Offre tourisme culturel - écrit par Evelyne Lehalle, le 6 juin 2008 - 0 commentaire
Centres d’interprétation, les clés du succès
Bref historique de la notion d’interprétation
En 1957, le mot “Interprétation” fut employé par un journaliste américain pour la première fois, dans son livre “Interpreting heritage” (L’Interprétation du patrimoine). Il y développait une stratégie de communication adaptée aux visiteurs.
En 1960, le musée est un bâtiment avec des collections destinées à un public limité. Peu d’actions hors le travail scientifique sur les collections, vers les publics, hormis les scolaires, qui furent, avec les érudits locaux, l’élite sociale ou politique, les premiers invités des musées.
De 1950 à 1980, le musée est repensé, au niveau international, par les USA, le Canada, le RU, l’Allemagne et les pays scandinaves. La tâche est rude, tant les modèles sont différents.
Sont en particulier redéfinis ses rôles politiques et sociaux, ses rapports avec les publics et les moyens pour que ces périmètres s’élargissent. Les thématiques des musées sont amplifiées : musées d’évènements, de société, rien ne doit réduire les collections présentées aux seuls beaux arts, à l’histoire officielle ou aux sciences naturelles.
En France, un grand dynamisme anime une cinquantaine de professionnels et autant de chercheurs (Université, CNRS) qui s’associeront à cette formidable réflexion internationale sur l’écomuséologie, ou le musée, le patrimoine et son environnement.
Les professionnels et les élus
Les acteurs français ont alors un lieu d’échanges et de formation, dans tous les pays du monde ou presque, avec l’ICOM, International council of museums.
On citera, par exemple, quelques leaders de l’Interprétation et de la “nouvelle muséologie”, quelques ouvrages qui participèrent à ce renouveau à la fois idéologique et concret:
Quelques acteurs de la nouvelle muséologie et de l’Interprétation :
Jean-Pierre Laurent (France) : “Des choses ou des gens?” in Bulletin MNES,1984
Jacques Hainard (Suisse): “La tentation d’exposer” (1985) “Pour une muséologie de la rupture” (1986)
Duncan F. Cameron (USA) : “Savoir faire peau neuve”, le Children Museum de Brooklyn (USA);
B. Deloche, Hugues de Varine, ainsi que Marc Alain Maure (Norvège), qui prenait la suite des premières formes de l’interprétation dans les pays scandinaves,
Kenneth Hudson avec les critères et le Prix du Meilleur Accueil, (Grande-Bretagne), Alpha Oumar Konare (Mali, il est devenu son ministre de la culture); Chan Screven et l’évaluation des lieux et des expositions culturelles (USA) à partir des années 70; André Desvallées et E. Lehalle, Mario Vasquez (Portugal);
L’oeuvre collective et fondatrice que fut la Déclaration de Santiago du Chili (1972) fut aussi une étape de la formalisation de la notion de Centre d’Interprétation.
Objectifs de l’interprétation
La nature, l’histoire, l’histoire des idées, le contexte économique et le travail humain sont partie prenante des objets ou des idées exposées. Il s’agit de “contextualiser” toute présentation (objet, oeuvres, artefacts) dans un contexte plus large, économique et social, pour mieux faire comprendre aux visiteurs, aux habitants, ce que l’on présente.
Le patrimoine s’étendra aussi au patrimoine immatériel: les savoirs-faire, les coutumes, les représentations, avec l’homme au centre et l’ethnologie pour appui.
Dans ce contexte, l’interprétation relève plutôt des moyens à mettre en oeuvre que d’un renouvellement idéologique et de la construction d’un appareil théorique.
L’interprétation est en quelque sorte une alternative au marketing pour ses pionniers : l’art, les musées, ont des publics trop limités - les érudits, la classe sociale supérieure. Il s’agit d’appliquer aux publics des musées ou du patrimoine les méthodes éducatives les plus modernes, la médiation la plus efficace pour les sortir d’une expression élitiste et que tout le monde puisse s’approprier leur langage .
Mais l’objectif est d’inscrire et de faire évoluer le lieu culturel dans son contexte ; on parlera des habitants plutôt que des publics ; on fera appel au volontariat pour qu’ils prêtent des objets ou des oeuvres, mais aussi à leurs représentants - vie associative, élus - pour faire appel à la mémoire collective ou programmer l’action culturelle d’une région, d’un territoire.
La définition de l’Interprétation aujourd’hui:
Le message adressé au public doit le plonger dans ce qu’il connait déjà et tenir compte, en particulier, de ses centres d’intérêts, de son vécu. Jouer sur ses émotions est plus productif que de faire appel à un raisonnement, à un discours intellectuel classique, celui de l’école, des chercheurs, des historiens ou des conservateurs de musées. Et cela grâce aux objets, à leurs substituts, à la muséographie, (mise en scène).
Vingt ans après les USA, le concept avait fait son chemin en France, grâce à son application possible pour le changement, le bouleversement des musées et du patrimoine en général (écomusées, nouvelle muséologie) que fut la redéfinition de leur missions et de leur périmètre.
L’Espagne, avec les sites touristiques et culturels majeurs, mis en réseaux, comme Grenade, Cordoue, et Séville ; la France, avec ses grands sites historiques et naturels , ont coloré l’interprétation d’un objectif de développement durable, de rejet d’un tourisme culturel qui serait réduit à l’éphémère d’une visite, à la pression des masses. Tout est mis en oeuvre pour donner du sens à la visite et éviter une consommation accélérée de la culture.
L’interprétation fait donc appel aux sens plus qu’à la raison, et le moyen choisi est celui de la narration, de l’imagination : on va raconter une histoire, avec des objets ou des oeuvres. On va transmettre “l’esprit du lieu”, la raison pour laquelle on souhaite faire connaître tel lieu, tel évènement, son intérêt dans le passé, mais surtout son intérêt aujourd’hui. Tous les nouveaux moyens sont convoqués, des nouvelles technologies au théatre par exemple. L’interprétation vivante pousse timidement la porte des musées et sites français. L’incontournable analyse marketing concernant le tourisme culturel a été publiée dans la revue Espace, n° 239 , consacrée au marketing culturel (déc 2006, n° 243).
Lorsqu’il y a absence d’objets ou d’oeuvres pour raconter l’histoire, on les remplace par des re-créations numériques, du film, des objets reproduits ou réels. L’essentiel est de ne pas tromper le public, et cet apport et signalé pour avertir le public .
En France, l’Interprétation aura bénéficié, de 1980 à 2008, de l’apport des relations très fortes avec le Québec, trait d’union entre les USA et l’Europe ou l’Afrique. Les accords franco-canadiens permettent à l’ensemble des professionnels français, mais aussi à leurs élus, de découvrir les méthodes les plus efficaces pour faire comprendre aux publics ce que l’on présente (musées, monuments, évènements).
L’avenir de l’interprétation :
Le concept s’est parfois un peu vidé de son sens premier en France; ses applications aussi. Seule la Cité des Sciences et de l’Industrie, La Villette, a réellement pris en compte l’interprétation, pour la création de son exposition permanente, à une grande échelle ; avec, par exemple, et la “maison” de quartier qui avait été créée à côté du du bâtiment des collections permanentes et temporaires(années 80/90).
- Une seule politique, celle de de l’offre? Pour mieux expliquer aux publics, il faut les connaître, prendre en compte leur bagage de connaissances, mais aussi leurs souhaits, leurs désirs. A cette condition, les fréquentations augmentent.
Or, cette exigence est jugée parfois populiste, démagogique, par une bonne moitié des professionnels, directeurs de lieux et de sites culturels, qui ne modifient donc que très rarement l’offre, et encore plus rarement sa signification, sa composition. Plus précisément, on refait le décor, on rénove, on repeint, on améliore la visibilité, l’espace ou la banque d’accueil, on crée une boutique, on développe un plan de communication,etc.. Mais l’avis, les pratiques, les motivations des utilisateurs et des usagers ne sont qu’ exceptionnellement pris en compte dans la présentation (muséographie, scénographie, choix des thèmes d’exposition, choix des objets, des oeuvres). On a d’ailleurs, et particulièrement en France, ajouté les médiateurs culturels pour “traduire” une offre jugée difficile à un public jugé non-expert, afin qu’il comprenne mieux et qu’il progresse. On entend parfois qu’il faut “tirer les visiteurs vers le haut” : cette expression est, par parenthèse, toujours un peu ambigüe : sont-ils bien “bas”, peut-on se demander, et de quel point de vue?
- Paradoxalement, les plus gros musées, et souvent les plus traditionnels, ont fait les efforts les plus importants pour communiquer avec les publics : les musées d’art semblent mieux fréquentés aujourd’hui que les musées de société, d’après l’observation d’ODIT-France.
Le Louvre, Orsay, les monuments du CMN réussissent leur accueil, déploient toute une batterie de moyens pour rendre les lieux plus confortables, plus agréables. La notion de “plaisir” d’une visite y est plus acquise que dans les petits musées de société; ces derniers, un peu nostalgiques de l’utopie perdue, cette “participation des habitants” de l’époque de la création des écomusées et des centres d’interprétation, ont, il est vrai, moins de moyens.
- On attend donc beaucoup des futurs lieux comme le Musée des Confluences, à Lyon, pour apporter aux autres musées ou monuments de nouveaux “modes de conception à la visite culturelle”.
- A l’étranger, la situation semble meilleure, un nouveau “marketing” existe, peu connu en France, peu appliqué, qui conjugue l’efficacité du marketing marchand avec les exigences de l’offre et de la demande culturelles. Pour cela, on peut se référer, sur ce site, à l’ouvrage sur le marketing culturel de décembre 2006, Revue Espaces, cf infra.
Mais les lignes se déplacent, les NTIC apportent aussi, chaque mois, au Tourisme et à la Culture, une moisson d’outils de communication, qui tiennent compte des usages et des comportements des visiteurs.
- Les pays émergents, comme a Chine et les Emirates sont de grands constructeurs de musées et d’investissement touristique. Une nouvelle ère commence : la fin de l’écomuséologie et de l’interprétation, telles que nous les présentons ici, est sans doute arrivée.
D’autres modes de communication, d’expositions, de musées vont naître. Les Etats Unis et l’Europe sont des modèles, mais pas seulement. Des touristes culturels intérieurs vont créer aussi de nouvelles formes de communication. Les années 2010- 2020 sont donc prometteuses : des échanges d’idées, de concepts vont reprendre, s’élargir à d’autres civilisations (Afrique, Emirates, Asie…).
Le souhait que nous pouvons faire : que la France ne se recroqueville pas sur son éminent passé en “muséologie” et son offre patrimoniale, mais bouge un peu ses lignes pour que cet échange permette des transformations et une meilleure adaptation des sites, lieux et évènements culturels aux visiteurs français et étrangers.
Pour en savoir plus
- Dans cet optique, nous vous conseillons des ouvrages de marketing, sur la revue Espace.
- Liste de la quinzaine de Centres d’Interprétation de l’architecture et du patrimoine en France, sur le site des villes et Pays d’Art et d’Histoire (Ministère de la Culture et de la Communication)
- Le centre d’Interprétation au coeur d’un processus de valorisation. La lettre de l’OCIM, n° 61, 1999.
- Liste des centres d’Interprétation scientifiques et de leurs relais en France : Répertoire des musées
- Pour l’histoire de l’Interprétation, des nouvelles formes de la muséologie : Une anthologie de la nouvelle muséologie, Vagues, collection Muséologia, Edition Muséologie Nouvelle et expérimentation sociale, PUF, Septembre 1994 (2 volumes).
- Un lieu-ressource en Bretagne : voir le programme, en 2007, des Journées d’échanges sur l’interprétation. Direction régionale de l’environnement, Région Bretagne- Ministère de la Culture et de la Communication. Pays d’accueil touristique de Fougères. 18 et 19 Octbre 2007.
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